• Table ronde / vulgarisation [Fr]

    In order to make our field of research known from the public, we are organising a round-table discussion in French around the relationship between grammatical gender and social gender.

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    Table ronde

    Le genre dans la langue et dans la société

    4 juin 2021

    16h30

    Visioconférence Zoom 

    Table ronde / vulgarisation [Fr]

     

    Alors que la question de la représentation des femmes dans la langue revient au coeur des débats de société, la linguistique, et notamment la morphologie, discipline du workshop ParadigMo, n'aborde pas nécessairement la question sous le même angle. Ainsi, pour comprendre à la fois les enjeux et les mécanismes à l'oeuvre, il est nécessaire d'avoir une approche interdisciplinaire.

    Quatre intervenant.e.s issu.e.s du monde universitaire reviendront sur les rapports entre genre grammatical, genre social et écriture. Quels sont les enjeux de la féminisation des noms de métiers ? Pourquoi ce sujet fait-il débat ?
    Ce temps de présentation sera ensuite suivi par une discussion entre les intervenant.e.s et le public.

    L'événement se tiendra à distance sur Zoom.

     

    Intervenant.e.s

    Julie Abbou (université de Paris, LLF)

    Viviane Albenga (université Bordeaux Montaigne, MICA) - ANNULÉE

    Katy Barasc (philosophe) - à distance

    Hélène Giraudo (université Toulouse 2, CLLE)

    Manuel Pérez (université Toulouse 2, CLLE)

     

    Modération

    Anaïs Carrere (université Bordeaux Montaigne, CLIMAS)

     

    Logistique

    Julien Antunes (université Bordeaux Montaigne, CLLE-ERSSàB)

    Marie Armentia (université Bordeaux Montaigne, IKER)

     

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    Quelques temps forts de la table ronde :

    Ces quelques lignes de résumé ont été compilées, de tête, la discussion n'ayant pas fait l'objet d'un enregistrement. Elle n'a pas vocation à être exhaustive.

    Pour commencer, la morphologie, c'est quoi ?

    C'est une branche de la linguistique qui décrit et étudie la forme des mots.

     

    Que peut apporter la morphologie aux débats sur la féminisation des noms de métiers ?

    La morphologie étudie la manière dont les mots sont formés. En ce qui concerne les noms de métiers, on va par exemple regarder si ces mots sont composés d'un radical et d'un suffixe, et si oui, de quel type de suffixe il s'agit, s'il existe un suffixe masculin et un suffixe féminin, etc.

    On peut ainsi séparer les noms de métiers en 5 catégories (document d'Hélène Giraudo à venir pour approfondir le sujet) : ceux qui ont un suffixe masculin et un suffixe féminin (ex : informaticien / informaticienne), ceux qui n'utilisent qu'une forme, généralement masculine (ex : pompier) mais parfois aussi féminine (ex : nourrice), ceux qui n'ont qu'une seule forme (ex : le/la juge), ceux formés à partir d'un préfixe et d'un suffixe n'indiquant pas le genre ex : le/la podo-logue), et ceux pour lesquels un même métier est désigné par deux mots totalement différents selon le genre du praticien (ex : sage-femme / maïeuticien, merci à Gilbert pour avoir fourni cet exemple !).

    La catégorie qui tend à poser problème est la deuxième. Certains mots (ou plutôt certains locuteurs/scripteurs) privilégie la forme masculine car la forme féminine du mot a (pris) un autre sens :

       ex : "directrice" renvoie plus à la directrice d'une école qu'à la directrice d'une banque

       ex : l'ambassadeur est celui qui fait fonction d'ambassadeur et représente l'Etat, l'ambassadrice est sa femme et représente son mari

       ex : le pharmacien est titulaire d'un doctorat, la pharmacienne est souvent perçue comme étant la vendeuse

    Et encore, ici, on reste dans le même domaine... voyez plutôt ce que donnent les exemples suivants :

       ex : entraîneur = coach sportif / entraîneuse = "une pute"

       ex : masseur = kinésithérapeute / masseuse = "une pute" (NDLR : dans la série Friends, un personnage pense que sa soeur est une prostituée parce qu'elle dit qu'elle est... masseuse !)

    Certains suffixes féminins ont même fini par être marqués péjorativement ; c'est le cas de -esse, par exemple.

    A l'inverse, certains mots résistent à une féminisation de première catégorie, sans que l'on s'explique bien pourquoi :

       ex : auteur / autrice ?

     

    Tout cela pose la question du prestige social associé à des noms de métiers et du rapport qu'entretient la langue avec notre réalité sociale.

    En effet, les enjeux de l'utilisation d'un langage non-sexiste sont multiples et se nourrissent les uns les autres :

    ---> D'une part, la langue est élaborée par un groupe (sans que cela soit nécessairement conscient) pour décrire son environnement, sa perception de la réalité, et pouvoir interagir avec eux. Si une société connaît des déséquilibres entre les genres, que ce soit au niveau du prestige, de l'autorité, des rôles assignés dans la société, etc, ces déséquilibres se retrouvent encodés dans la langue.

    ---> D'autre part, l'utilisation d'une langue qui cristallise ces déséquilibres vient renforcer l'idée qu'ils sont normaux, voire, naturels. Ainsi, quand on apprend par coeur que "le masculin l'emporte sur le féminin", est-ce une simple leçon de grammaire ou au final, une leçon de vie extrêmement cynique et définitive sur le monde que l'on apprend ? Ecrire et parler de manière moins sexiste permettrait ainsi, à terme, de sortir d'un cadre de pensée patriarcal.

    --> L'homme est ainsi perçu comme supérieur à la femme, mais la femme est également moins perçue... tout court : l'utilisation du masculin comme genre neutre ou générique tend à flouter la représentation que l'on peut se faire d'une phrase telle que "les vendeurs sont satisfaits de cette dernière journée de soldes" : l'on ne sait pas bien s'il y a des femmes dans le lot ou pas, ou même s'il s'agit en réalité d'une majorité de femmes... Ces dernières sont ainsi invisibilisées par la langue. La langue est en fait conçue pour encoder le monde tel qu'il est perçu... par un homme.

    --> Cela pose aussi la question du ressenti des femmes et des personnes n'entrant pas dans le cadre binaire du genre : certain.e.s ne se sentent pas inclus.e.s, pas concerné.e.s, par la parole d'autrui. Mais il leur est aussi difficile d'exister au travers de leurs propres mots. C'est pourquoi iels s'emparent de la question de la langue et créent de nouvelles formes de mots pour pouvoir exister et être vu.e.s.

     

    Quelles solutions sont proposées pour rendre le code écrit moins sexiste ?

    De nombreuses solutions ont été proposées par des personnes variées : l'utilisation des deux mots de manière coordonnée (ex : les étudiants et les étudiantes) ou de termes épicènes, l'utilisation de parenthèses (ex : les étudiant(e)s), l'utilisation de tirets, de points ou encore de points médians, de barres obliques, etc. C'est ce que Julie Abbou nomme tumulte graphique. La démultiplication de ces systèmes vient du fait qu'elles se situent du côté de la contestation de la norme graphique, dont les garants sont l'Académie Française. Pourtant, il est toujours utile de préciser que les Académiciens ne sont PAS des linguistes, et  encore moins des psycholinguistes. Cependant, leurs positions fermes du côté du maintien d'une langue déjà normée induit tout un chacun à se débrouiller pour réfléchir à des solutions et les utiliser. Il faut aussi garder à l'esprit que le français n'est pas parlé qu'en France ! Ainsi, les formes en -eure (ex : auteure) nous viennent du Québec où elles sont très utilisées. A l'inverse, la Suisse ne semblait pas avoir de problème particulier avec l'utilisation de formes de langage non-sexiste jusqu'à ce que la France lance une grande polémique sur la question...

     

    Ces différentes démarches ont pour effet de faire réfléchir les scripteurs à la construction des mots, et donc, à la morphologie (la boucle est bouclée!).

    En effet, choisir d'utiliser le point médian ou un slash n'est pas tout, encore faut-il décider où couper le mot. Le statut des suffixes genrés revient alors au coeur de la réflexion. Par exemple, comment découper les mots "étudiant" et "étudiante" ? "étudiante" est-il formé sur le masculin "étudiant" comme Eve a été façonnée à partir de la côte d'Adam ? Ou bien peut-on considérer qu'ils sont tous les deux construits à partir du verbe "étudier", avec deux suffixes qui encodent à la fois le rôle de la personne (l'étudiant.e est cellui qui étudie) et son genre ? (-ant / -ante, plutôt que -ant --> +e).

    On retrouve ainsi des formes attestées trèèès variées et parfois quelque peu déroutantes :

       ex : format.rice.eur.s concerné.e.s

     

    D'accord, mais comment on prononce tout ça ?

    Un argument que l'on entend souvent à l'encontre de l'écriture inclusive, c'est qu'elle produit des formes souvent imprononçables... On remarquera cependant que l'on entend de plus en plus, même si cela reste une pratique marginale, des mots tels que "celleux", preuve qu'il est possible, selon le mode de construction du terme non sexiste choisi, de trouver des solutions.

    Cependant, cela pose la question du rapport de l'écrit à l'oral : en linguistique, on considère généralement que l'oral est premier, en ce qu'une langue est avant tout orale, et peut exister sans code écrit. Ainsi, l'écrit est subordonné à l'oral, il est censé le retranscrire.

    Ainsi, ce n'est pas un mais deux rapports de subordination qui organisent la norme écrite :

       --> d'une part, le masculin est supérieur au féminin

       ---> d'autre part, l'oral est supérieur à l'écrit

    Manuel Pérez et Katy Barasc parlent ainsi d'androphonocratie.

     

    Mais au fond, qui a intérêt à maintenir la perpétuation d'un système de domination dans/par la langue ? Les hommes ?

    On peut même peut-être aller plus loin que cela. Ce qui se joue dans cette affaire, c'est notre rapport, en tant que société, à la langue, et à la manière dont elle nous représente. Il s'agit donc d'une question de représentation, et même, d'auto-représentation de la Nation.

    Manuel Pérez fait ainsi le parallèle avec les débats actuels autour de la place des langues régionales dans l'école de la République, mais aussi au sein de la République tout court. On voit en effet une crispation du côté du pouvoir en place pour légiférer pour un maintien du status-quo (dominant, donc) en matière de langue : alors que le Conseil Constitutionnel déclare l'enseignement immersif en langues régionales et l'utilisation de signes diacritiques des langues régionales dans les actes d'état civil (et donc, dans les noms de personnes) anti-constitutionnels, la proposition de loi n°4003 du 23 mars 2021 vise à "interdire et pénaliser l'usage de l'écriture inclusive dans les administrations publiques et les organismes en charge d'un service public ou bénéficiant de subventions publiques".

     

    Ressources :

    Les ressources utilisées pendant la table ronde :

    > Hélène Giraudo :

         Les noms de métiers en français : entre RCL, sémantique et représentations mentales

    > Manuel Pérez (coécrit avec Katy Barasc) :

         Tumulte graphique et genre grammatical : entre passions tristes et passions joyeuses (diapositives)

         Tumulte graphique et genre grammatical : entre passions tristes et passions joyeuses (texte)

     

    Pour aller plus loin, voici quelques ressources supplémentaires proposées par nos invité.e.s !

     

    L'article de la rencontre : co-écrit par nos invité.e.s (Manuel Pérez, Katy Barasc et Hélène Giraudo) dans la revue co-fondée par notre dernière invitée, Julie Abbou : « Des (dés)accords grammaticaux dans la dénomination écrite de la personne en France : un tumulte graphique entre passions tristes et passions joyeuses  », GLAD! [En ligne], 07 | 2019.

     

    Julie Abbou a, elle aussi, beaucoup écrit sur le sujet. Retrouvez un article gratuit et en ligne dans la revue Recherches Féministes : « La langue est-elle toujours un lieu de lutte féministe ? » (2019).

    Julie a également été interviewée récemment par de nombreux médias. Retrouvez de nombreux exemples de ce que nous aborderons lors de la table ronde dans cette vidéo sur « L'écriture inclusive : pratiques, usages et enjeux ».

     

    La preuve que ce n'est pas une nouveauté des années 2010 de se poser des questions sur les relations entre langue, genre et société : « Humain / femelle : deux poids deux mesures dans la catégorisation de sexe en français », Claire Michard, Nouvelles Questions Féministes, Vol. 20, n°1, 1999.

     

    Pour les anglophones, un blog entier consacré à la question ! Language, a feminist guide

     

    Nous ne sommes pas les seul.e.s à proposer une table ronde sur ce sujet. Le sujet a par exemple été abordé dans le cadre des Ateliers Numériques gratuits de Google :